Société Genevoise d’Apiculture

Les abeilles

L’inlassable zèle des abeilles est proverbial et indéniable… même si on l’a quelque peu exagéré. Car, pour être des ouvrières modèles, elles ne se tuent pas pour autant à la tâche et se ménagent des plages de repos entre les pics d’activité (dans cette société hyper organisée, on voit des abeilles exécuter un mouvement très lent vers les rayons, le corps secoué de tremblements: c’est le signal de la pause).

La nuit, plus personne ne butine, mais ce serait une erreur de croire que la ruche dort: dans les ténèbres éternelles de ce petit monde, des œufs éclosent vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et le travail n’attend pas.

Plus petites que les mâles, mais tellement plus nombreuses et actives, ce sont les ouvrières qui ont en charge les douze travaux de la ruche fie treizième, la ponte, est réservé à la reine-mère). Au cours de sa vie professionnelle, l’ouvrière ne se cantonne pas à une seule tâche, mais passe par tous les rôles. Et, pour remplir chacun d’eux, elle use des outils que lui distribue dame Nature. Ainsi le travail d’une ouvrière est-il conditionné par son activité glandulaire; l’organe fait la fonction, c’est bien connu.

La répartition des postes s’effectue avec ordre, selon un calendrier biologique rigoureux. En d’autres termes, chaque ouvrière est, a été ou sera en charge d’une fonction précise à laquelle son âge la prédestine. Le cursus normal d’une abeille lui permet ainsi de toucher à toutes sortes de métiers différents, qui sont pour elle autant de spécialisations.

Au terme de sa brève existence (moins d’une demi-année, dans le meilleur des cas), toute ouvrière aura été…

La technicienne de surface

De sa naissance au sixième jour, la jeune abeille est consignée aux travaux domestiques, à commencer par l’entretien des rayons et le ménage des cellules. Le maintien en état de marche d’une ruche peuplée de 50 000 abeilles adultes et de 35 000 bébés (c’est la moyenne) exige beaucoup de rigueur. Aux ouvrières débutantes de veiller à la propreté des allées et des divers compartiments de la vaste maison. Calfeutrages et menues réparations leur incombent également, et elles s’en acquittent à grand renfort de propolis.


L’employée des pompes funèbres

Dans leur chasse aux déchets en tous genres, il revient aussi aux nettoyeuses de former une équipe sanitaire et d’évacuer les restes des larves de leurs défuntes sœurs ouvrières, ou de leurs frères assassinés quand a sonné l’heure du massacre des faux bourdons. Si le cadavre est intransportable (intrus trop gros, par exemple), les abeilles nécrophores se font embaumeuses et ensevelisseuses: elles recouvrent le corps de cire et de propolis.


La Nourrice des larves

Les jeunes abeilles commencent par s’occuper des larves «âgées» d’ouvrières et de mâles en leur distribuant une bouillie faite de miel et de pollen additionnés d’eau (le «pain des abeilles»). Le sixième jour de leur vie, les nourrices se mettent à sécréter une liqueur blanchâtre, de la consistance d’une crème épaisse: c’est la gelée royale. Pendant l’unique semaine où elles ont le secret de fabrication de cet élixir précieux entre tous, les nourrices en abreuvent les jeunes larves et toutes les larves royales. Dortoir des grandes et auberge de jeunesse, l’ample couvain réclame des soins constants qui occupent les nourrices à temps plein jusqu’à leur douzième jour, lequel marque la fin définitive de leur production de gelée royale. Une nouvelle génération prend aussitôt le relais.


La dame d’honneur de la reine

Incapable de s’alimenter par elle-même, la reine est, toute sa vie durant, nourrie par une quinzaine d’ouvrières de la garde rapprochée qui l’entoure en permanence. A intervalles réguliers (toutes les vingt minutes), la reine s’arrête de pondre pour avaler un repas rapide (trois minutes), avec pour plat unique de la gelée royale. A son service jour et nuit, les jeunes suivantes de la reine passent aussi leur temps à la lécher, ingurgitant ainsi des substances qui sont autant de messages royaux. Ces informations, qui intéressent toute la communauté, sont communiquées aux autres abeilles par un moyen plus sûr que le bouche-à-oreille: le bouche-à-bouche. La trophallaxie (échange réciproque de nourriture) assure une parfaite circulation de la communication dans la ruche.


La Ventileuse

Les abeilles sont frileuses et ne doivent pas souffrir du froid, mais une trop grande chaleur – outre qu’elles la supportent aussi mal – risquerait de provoquer une catastrophe: la fonte de la cire des rayons. D’où la nécessité d’une température constante, idéalement fixée à 35 °C. Armées de leurs muscles thoraciques et d’une inlassable énergie qui les fait battre des ailes à une vitesse vertigineuse, les ventileuses se chargent de la régulation thermique. De même, toujours à grands coups d’ailes, elles aident le miel à épaissir en évacuant l’humidité du nectar récolté. Et, comme il faut bien renouveler l’air d’un univers concentrationnaire où cohabitent près de 100 000 individus aux différents stades de leur existence, ces mêmes ventileuses assurent l’aération de la ruche (l’été, on peut les voir ventiler comme des folles sur la planche de vol, juste à l’entrée de la ruche).


L’Architecte et la maçonne

Après les glandes hypo pharyngiennes, qui produisent la gelée royale, ce sont les glandes cirières qui vont entrer en service, du douzième au vingtième jour: l’âge où l’ouvrière, promue artiste en bâtiment, va sculpter son cadre de vie, le rayon.

Les équipes d’abeilles cirières ont mis au point un procédé de fabrication aussi original que spectaculaire. Tout est prévu sur le chantier, à commencer par le ravitaillement; cette activité nécessitant une grande dépense d’énergie, il faut consommer dix fois en miel ce que l’on produit en cire (10 kilos de miel pour 1 kilo de cire). Est également requise l’assistance de ventileuses pour maintenir la cire à une température adéquate. Ces deux conditions étant réunies, la «chaîne cirière» peut se monter.

Une abeille se suspend au plafond (on commence l’ouvrage par le toit), une autre s’accroche à ses pattes de derrière qui pendent dans le vide, et ainsi de suite jusqu’à former une grappe vivante. Au bout d’à peu près vingt-quatre heures de ce périlleux exercice, les équilibristes commencent à laisser couler de la poche de leur veston – c’est là, sous leur ventre, que se trouvent les glandes cirières – de petites écailles de cire qui ne pèsent chacune que 0,8 mg. Il en faut donc plus de 1 million pour obtenir un seul kilo de cire, lequel exige le travail de près de 30 000 abeilles pendant une dizaine de jours…

Des ouvrières se précipitent pour attraper la cire avec leurs pattes avant qu’elle ne tombe. A peine récupéré, le précieux matériau est consciencieusement travaillé et poli. Les abeilles se passent les lamelles malaxées, qui voyagent ainsi jusqu’au bon endroit du rayon en cours de construction. Là, une maçonne étale la cire encore blanche (elle va jaunir au contact de la propolis, avant de brunir naturellement avec le temps) en la tapotant avec ses fortes mandibules. C’est ce qui s’appelle mâcher le travail pour les intendantes…


L’Intendante

Même si elle ne fait pas partie de la corporation la plus prestigieuse de la ruche, l’abeille chargée de l’intendance assure la gestion de tous les rayons, où s’alignent une multitude de cellules à vocations différentes: le couvain, les réserves de miel et de pollen. Outre son rôle de magasinière, c’est à elle qu’il revient de veiller à sceller en temps et en heure les alvéoles dont le contenu est à point (miel) ou à terme (larve en passe de devenir nymphe).

Corvéable à merci, l’ouvrière intendante fabrique deux sortes d’opercules: petits couvercles de cire qui laissent ou non passer l’air, selon qu’ils protègent le miel ou le couvain (qui, lui, a besoin de respirer).


La Chimiste (faiseuse de miel)

De retour au rucher, après avoir passé le contrôle des gardiennes, la butineuse exténuée confie son chargement à une abeille restée à la ruche. La passation s’effectue sous forme de bouche-à-bouche: la trophallaxie. La «donneuse» refoule le contenu de son jabot et dégorge en fines gouttelettes son nectar pour la «receveuse», qui l’avale et le fait transiter à plusieurs reprises entre sa trompe et son jabot. Puis la deuxième ouvrière le régurgite à son tour à une troisième, et ainsi de suite. La précieuse goutte, qui n’est déjà plus du nectar sans être encore du miel, a beau circuler très vite de langue en langue, le travail à la chaîne se poursuit pendant un bon quart d’heure en moyenne.

A chaque voyage dans un jabot, la matière première se transforme un peu plus sous l’effet de la salive, des sucs digestifs, de l’acide formique. Les sucres qui composaient le nectar subissent une modification (transformation du saccharose en glucose et lévulose), tandis que la chaleur de la ruche fait s’évaporer l’excès d’eau. Lorsque la teneur en eau est tombée à 50 %, la phase suivante commence: les abeilles déposent la goutte, maintenant épaisse comme du sirop, dans une cellule qu’elles remplissent au quart ou au tiers. Les ventileuses entrent en jeu pour éliminer le surplus d’eau de ce miel encore trop liquide. Battant frénétiquement des ailes, elles organisent des courants d’air au-dessus des alvéoles, favorisant l’évaporation.


La Gardienne

Contrairement à une idée reçue, les abeilles que l’on voit sur les fleurs ne piquent pas. Tout à leurs missions de repérage et de récolte, ces éclaireuses, ces butineuses ont d’autres chats à fouetter. Les seules qui passent à l’attaque sont les sentinelles qui montent la garde autour de la ruche.

Farouches protectrices de leur cité, les vierges guerrières en interdisent l’entrée aux rôdeurs, pillards et autres intrus attirés par le miel. Pour pénétrer dans le saint des saints, mieux vaut montrer patte blanche, c’est-à-dire porter l’odeur de la maison, qui est comme une marque de fabrique. Fidèles au poste sur le seuil de la ruche, les amazones assurent la défense et le maintien de l’ordre public au péril de leur vie. Malheureusement pour elles, ce ne sont pas les amateurs de miel qui manquent: guêpes, frelons, lézards, souris, mulots et jusqu’aux plus gros consommateurs, l’ours et l’homme.

La nature n’est pas mal faite, et l’abeille ne meurt pas forcément en piquant un autre insecte, car son dard ressort sans mal du corps de son adversaire. Ce qui la tue, c’est de laisser son aiguillon dans une chair qui le retient malgré elle… comme la peau humaine. Avec son dard, c’est une partie de ses viscères que la piqueuse abandonne, se sacrifiant du même coup. Opération kamikaze, diront les uns; accident, rectifieront ceux qui préfèrent parler des risques du métier. Laurent Tailhade (Le Troupeau d’Aristée, 1907) penche pour la thèse du suicide.


L’Éclaireuse

On appelle ainsi l’ouvrière qui part en quête d’une bonne fortune, c’est-à-dire d’un bon coin où butiner (voire où essaimer). Une abeille peut s’éloigner jusqu’à 5 kilomètres de sa ruche, mais, en général, elle explore et butine un périmètre de 3 kilomètres, avec des pointes de vitesse de l’ordre de 0,5 km à la minute (soit 30 km/h).

Si l’éclaireuse a vite fait de trouver son bonheur, il lui faut ensuite «éclairer» ses sœurs sur ce qu’elle a découvert, et où exactement. Pour la nature du butin, et grâce à la trophallaxie, pas de problème: elle rapporte un petit échantillon de nectar aux butineuses, et le bouche-à-bouche fonctionne à merveille. Reste à désigner l’emplacement du magot; pour ce faire, l’abeille a recours au mode de communication interindividuelle le plus élaboré du monde animal.

Il y a cinquante ans, Karl von Frisch (1886-1982) a décodé ce système, caractérisé par une série de figures et qu’il a qualifié de danse, et «traduit» ce langage mouvementé. Le premier, il a compris que la chorégraphie et la cadence du ballet des éclaireuses indiquent la direction et la distance de la source d’approvisionnement repérée. Au moyen d’une boussole intérieure doublée d’une horloge interne, l’éclaireuse sait adapter son pas de danse à la position changeante du soleil. L’abeille ne danse pas de joie d’être au soleil, comme des esprits bucoliques l’ont cru; elle fait à qui de droit un rapport en bonne et due forme. Les abeilles ont aussi des oreilles, comme l’ont découvert l’Allemand Volfgang Kirchner et l’Américain William Towne. Un mini-robot (de la taille de l’insecte) dansant et émettant des sons situés entre 250 et 300 Hz leur a permis de constater que la communication entre éclaireuses et butineuses ne passe pas seulement par la danse, mais aussi par l’ouïe. Ce qui explique que les abeilles puissent se «parler» dans la nuit de la ruche. Leurs «oreilles» (localisées dans l’organe de Johnston, à la base des antennes) viennent seconder leurs yeux. Preuve a contrario: l’abeille naine (Apis florea), la seule qui pratique une danse «muette» (elle se singularise également en dansant à l’horizontale et non à la verticale), niche en plein air: ne communiquant pas dans l’obscurité, elle n’a pas besoin de «parler».


La Butineuse

Foin de précautions oratoires: le butinage des fleurs est une activité du troisième âge. La jeune «fille de l’air» qui volette gracieusement de corolle en corolle est en réalité une vieille dame de la colonie. Si elle a pas mal d’heures de vol au figuré, elle ne les a pas au sens propre, pour la bonne raison que le droit de voler à l’air libre est une sorte de prime à l’ancienneté.

La «blonde avette», que l’imaginaire collectif prend pour une créature de l’azur et du soleil, passe en fait les deux tiers de sa brève existence cloîtrée dans les ténèbres de sa ruche. Ce n’est qu’à partir du vingt et unième jour après sa naissance (une majorité bien tardive pour qui ne vit que trente-cinq jours), quand elle ne peut plus construire de rayons parce que ses glandes cirières se sont taries, qu’elle se consacre à son nouvel emploi au service de la collectivité. Butiner sera son ultime mission; elle lui sacrifiera toute l’énergie de ses deux dernières semaines de vie et mourra à la tâche.

Ivre de parfums, d’air, de lumière et de liberté, la butineuse ne prend même pas le temps de respirer. Parmi le foisonnement des fleurs qui s’offrent à ses regards, elle choisit la plus rentable – celle qui offre le plus de nectar à pomper – et n’a de cesse de ramener au plus vite son butin dans sa cité à ciel couvert. C’est là, dans la nuit qui y règne, que se déroulent les danses des éclaireuses qui l’invitent au voyage.

A peine là butineuse a-t-elle suivi ce ballet avec ses antennes qu’elle regagne la planche de vol (le rebord placé à l’entrée de la ruche) qui sert de terrain de décollage et d’atterrissage. Des nuées de butineuses s’élancent à l’air libre, droit au but, à plus de 200 battements d’ailes à la seconde.


La Porteuse

La récolte des butineuses ne serait pas complète sans le pollen, cette poudre – le plus souvent jaune ou orangée – dont regorgent les étamines des fleurs. Une fois associé au miel, sa richesse en protéines fera l’affaire de tous, à commencer par le couvain. En se jetant dans le cœur de la fleur pour y boire le nectar, la butineuse fait coup double, car elle bouscule les étamines et se couvre le corps de minuscules parcelles de pollen.

Plantant là sa fleur fournisseuse, elle s’envole en se nettoyant avec le balai-brosse à neuf rangées de poils qu’elle porte sur chacune de ses pattes postérieures. Pour que le pollen ne tombe pas en vol, la butineuse l’humidifie d’un peu de nectar et en fait une petite boule. Ainsi, elle pétrit des pelotes de pollen qu’elle range dans des corbeilles prévues à cet effet sur ses pattes arrière.